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Université et recherche : tromperie d'urgence
Texte collectif écrit par la rédaction du rapport HOTDOCS En réponse aux revendications des étudiants réclamant la création de nombreux postes d'enseignants dans les Universités françaises, le Ministre de tutelle, Monsieur F. Bayrou, prévoit, d'une part, de mener une réflexion de longue haleine sur le devenir de l'Université et, d'autre part, propose un plan d'urgence. Le projet mis en exergue envisage notamment la création d'environ deux mille postes d'enseignants, dont la moitié serait dévolue aux professeurs agrégés du secondaire détachés à l'Université (PRAG). L'objet de cet article est de discuter des conséquences et risques qu'induirait cette arrivée massive de professeurs du secondaire à l'Université, si elle n'est pas raisonnée.
Elle traduit un double objectif :
Mais l'arrivée massive d'agrégés présente surtout un risque
structurel majeur : l'évolution du premier cycle vers le modèle des
collèges universitaires américains déconnectés de la recherche. Il
ne s'agit pas d'une crainte émanant de quelques universitaires cadenassés
dans leur tour d'ivoire, mais d'une réelle menace
Le remplacement des MdCs par des PRAGs conduira immédiatement et irremédiablement à l'abandon de la dualité enseignement-recherche, qui constitue le fondement de notre enseignement supérieur. Certes, le Ministre suggère que le statut des PRAGs modifié en conséquence leur permettrait de mener des recherches. Mais comment le pourraient-ils puisqu'ils n'auront pas reçu de formation spécifique à la recherche. Ceci pose la question de savoir combien seront docteurs ? Un afflux trop massif et trop brutel de PRAG risque donc d'induire une séparation de fait du corps enseignant : le premier cycle irait aux PRAGs et les second et troisième cycles resteraient le domaine des enseignants-chercheurs. Ce cloisonnement serait alors immuable et entraînerait une fracture profonde au sein même du personnel enseignant des universités.
Tel pourrait donc être le paysage de l'Université française à l'aube du XXI-ème siècle : un premier cycle ayant le goût, l'odeur et la couleur des collèges universitaires américains, mais pas l'appellation, et des second et troisième cycles recréant l'Université du quart de siècle passé, tour d'ivoire où les enseignants-chercheurs pourraient se consacrer à un public infiniment plus proche d'eux et infiniment moins déroutant que les étudiants des actuels premiers cycles.
Malheureusement, ceci aurait pour effet de mettre à mal le réseau
complexe et mal connu de diffusion de la connaissance scientifique.
Même si les derniers progrès de la recherche sont rarement enseignés en
premier cycle, la présentation des concepts fondamentaux change sous
l'impulsion des avancées de la recherche. La recherche
induit donc indirectement, par la présence d'enseignants-chercheurs
dans les premiers cycles, le changement sur le long terme du contenu
des programmes. Cette induction est certes peu maîtrisée,
complexe, et repose crucialement sur la qualité pédagogique des enseignants,
mais elle existe néanmoins. Elle mérite d'être encouragée et non pas
stoppée, par exemple via la séparation entre enseignement et recherche dans
le personnel universitaire. Plus fondamentalement, comme l'a écrit F.
Fillon
Enfin, la transformation ``sous le manteau'' des premiers cycles en pseudo-collèges universitaires relèverait de la supercherie la plus audacieuse, germe de futures explosions étudiantes. En effet, la véritable entrée dans l'enseignement supérieur, au sens habituel du terme, se trouverait repoussée au niveau du second cycle. Elle serait, sans aucun doute possible, conditionnée par une sélection par filière (sous forme d'examen ou de concours). Ceci serait en totale opposition avec le discours de non-sélection à l'entrée de l'université. Nous sommes certains qu'à brève échéance, cette contradiction n'échapperait à personne.
Nous pensons qu'une réflexion en profondeur sur les raisons des difficultés
de l'Université et la corrélation de ses missions aux moyens qui lui sont
attribués sont préférables à de fausses solutions. Les éléments qui
suivent reprennent et prolongent ceux exposés dans le rapport `` Formation
doctorale : enjeux, bilan, propositions'' conçu au printemps 1995 sur
Internet
Atteindre 80 % d'une classe d'âge au niveau bac constitue un objectif louable. Or, à l'image de la maîtrise de la lecture et de l'écriture par la France du XIX-ème siècle, un tel bouleversement n'est possible que dans la durée, au risque de sacrifier la qualité sur l'autel de la statistique. Actuellement, de 30 à 50 % des étudiants inscrits en premier cycle universitaire général échouent à l'issu de la première année. Deux principales raisons sont à l'origine de cette situation : une mauvaise orientation des étudiants dans les diverses filières combinée à une incontestable baisse du niveau méthodologique des bacheliers. Trop souvent, les nouveaux étudiants souffrent d'un manque de méthodes de travail, d'une incapacité à prendre du recul par rapport aux connaissances qui leurs sont exposées. Pour reprendre le témoignage (sur Internet) d'un doctorant effectuant un service d'enseignement : ``on se trouve face a des élèves intelligents mais qui sont perdus face à un problème inattendu''.
Comme l'a suggéré F. Bayrou lors de la Marche du Siècle (29/11/1995), corriger cette carence méthodologique est préliminaire à l'entrée à l`Université. Le prolongement du lycée en premier cycle, qu'induirait automatiquement l'introduction massive de PRAGs dans l'Université, va précisément en sens inverse. De même, l'introduction d'une année de propédeutique comme antichambre d'observation ne constitue pas une solution à ce problème. D'une part, l'acquisition de méthodes de travail, de structuration de la pensée est d'autant plus efficace qu'elle se fait jeune. D'autre part, le cursus des étudiants serait prolongé, ce qui serait un frein à leur entrée sur le marché du travail, la méfiance des employeurs croissant proportionnellement avec l'âge des postulants.
La véritable solution ne réside-t-elle donc pas plutôt dans un recentrage du secondaire sur l'acquisition de méthodes de travail, de connaissances solides et de maîtrise de la pensée ? On aboutit ainsi à une réelle augmentation de niveau, qui se traduit par une meilleure préparation des futurs étudiants aux premiers cycles généraux ou techniques.
Dans le supérieur, il conviendrait d'inverser l'aiguillage, en dispensant une formation technique courte au plus grand nombre, tout en réservant les formations longues aux étudiants susceptibles de réussir dans ces filiéres. Comme l'a expliqué A. Devaquet dans L'Amibe et l'Étudiant, l'accélération de l'évolution des techniques rend obsolète le débat entre "méthodes" et "compétences opérationnelles". Les deux aspects doivent être harmonieusement intégrés dans les formations universitaires dès le premier cycle, général comme professionalisé. Or, la présence de personnels formés par ou faisant de la recherche dans les premiers cycles peut jouer un rôle clé dans cette intégration.
En particulier, au début des années 90, fut décidé un fort développement de la formation doctorale. Des dispositifs de formation à l'enseignement supérieur furent mis en place (CIES, monitorat). En quelques années s'est constitué un formidable vivier de jeunes formés par la recherche et, pour certains, à l'enseignement. Il constitue le fer de lance d'un possible renouveau de l'Université française par une cure de jouvence de son personnel enseignant. Cette dernière est rendue nécessaire, d'une part, par la vague des départs en retraites futurs (2003-2010) et, d'autre part, par la nécessité de permettre à l'Université de répondre aux demandes pédagogiques de publics diversifiés : étudiants et actifs en formation permanente.
Cette Université future devra être considérablement plus innovante que
sa défunte parente : des collaborations pédagogiques inter-universitaires
seront renforcées pour assurer la mise en cohérence des ressources et la
diffusion des savoirs des centres d'excellence vers des universités moins
importantes. Des relations seront nouées avec le tissu industriel et
économique
régional afin d'anticiper les besoins en emplois et donc les débouchés des
étudiants. Cette ouverture sur la société devra se faire sans sacrifier le
complexe réseau d'irrigation et de transformation des savoirs et
méthodes entre
recherche fondamentale, recherche appliquée, enseignement technique et
enseignement
général. Une des clés pour relever ce défi est la diversification des
fonctions au sein du monde académique (universités et organismes de
recherche) devant la complexité croissante des tâches. Il conviendrait
pour cela
que soient reconnues les différentes facettes du métier universitaire :
recherche bien sur, mais aussi travaux pédagogiques ou de synthèse,
établissement de relations avec le monde extra-académique, conception
et mise en
place de nouvelles formations, etc. Ponctuellement, chaque individu sera
amené à
se concentrer sur une de ces facettes et à faire preuve de mobilité
fonctionnelle
au cours de sa carrière selon ses intérêts et les besoins. La
souplesse est une
des conditions nécessaires de cette évolution. Elle ne peut qu'être
remise en
cause par l'introduction massive des PRAGs et la séparation immuable entre
enseignants-enseignants et enseignants-chercheurs qui en découlera.
Nous plaidons au contraire pour une reconnaissance des différentes
déclinaisons
du métier universitaire dans le cadre des statuts existants :
enseignants-chercheurs et personnels des organismes de recherche.
L'introduction d'enseignants du secondaire
doit se faire à faible dose, en assurant par ailleurs un apport
suffisant de jeunes Maîtres de Conférences et Chargés de Recherche des
organismes par le biais de la formation doctorale. De plus, l'accent doit
être mis
sur la coopération entre
enseignants-enseignants
Cette modernisation des universités impose des choix en matière de gestion des flux de personnels. Notamment, une politique de recrutement régulière et cohérente nous semble nécessaire. Force est de constater que cette régularité et cette cohérence des moyens n'ont pas toujours été assurées, en particulier dans l'actuel plan d'urgence proposé par F. Bayrou. Plus que jamais, nous soulignons la nécessité d'une clarification entre, d'une part, les moyens qui pourront être affectés au système d'enseignement supérieur-recherche dans les prochaines années et, d'autre part, les missions que ce système devra mener à bien.
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