Ces données nous ont permis de modéliser l'évolution de la situation professionnelle des docteurs pour 1995, 1996 et 1997. Dans un premier temps, nous nous sommes attachés à dépeindre la situation actuelle du devenir des docteurs. Nous avons constaté un doublement des séjours post-doctoraux entre 1990 et 1993, ainsi qu'une diminution absolue et relative des recrutements dans le secteur privé et dans les organismes de recherche. Tout ceci induit une nette augmentation de la proportion des docteurs en situation précaire après l'obtention de leur diplôme. Cette tendance est plus ou moins nette suivant les disciplines, les situations les plus critiques apparaissant en sciences physiques et chimiques et en sciences de la vie.
En ce qui concerne les emplois du secteur académique, nous avons pu noter une
diminution sensible du nombre de postes offerts aux concours des trois
organismes de recherche publics CNRS, INSERM et INRIA. Pour le CNRS, la décrue
est amorcée depuis déjà quelques années. À l'INSERM en revanche, les aléas
conjoncturo-politiques sont plus visibles. Dans tous les cas, la
pression
augmente.
Pour ce qui est du nombre de créations de postes universitaires, un réel effort a été consenti entre 1989 et 1993 ; de manière cohérente avec la politique de formation doctorale prônée à l'époque. Malheureusement, cet effort s'est brutalement interrompu en 1994. Les délais entre la création d'un poste et son occupation effective ``lissant'' la courbe des créations de postes, l'effet du ralentissement de cet effort n'apparaît sur le nombre de postes offerts au concours qu'en 1995.
Une analyse des prévisions de départs en retraite du contingent universitaire montre que ceux-ci atteindront leur maximum à partir de 2003-2005. Toutefois, le nombre maximal de départs à la retraite sera du même ordre de grandeur que les créations de postes de 1993, c'est-à-dire environ 2000 postes par an. Il en est de même au sein du CNRS. Cependant, il n'est pas sûr que ces postes seront tous remplacés : il existe une forte motivation pour que le ratio entre dépenses de personnel et dépenses de fonctionnement et d'équipement au sein des organismes retrouvent une valeur voisine de 1,5 à 2 alors qu'il est actuellement voisin de 4 pour le CNRS par exemple.
Ainsi, l'étude prospective laisse apparaître une crise sévère des
débouchés à partir de 1995-1996. En effet, les débouchés réels prévisibles
pour les prochaines années se situent aux alentours de 6500 à 7000 emplois par
an. Il est probable que la répartition de ces postes se fasse comme suit :
3000 dans le secteur académique
, 1100 dans le secteur privé, 1000 dans l'enseignement secondaire et
les administrations, et environ 1400 retours au pays.
Or, près de 9000 thèses sont actuellement soutenues chaque année. Compte tenu des débouchés possibles, il semble donc qu'il y ait une surproduction d'environ 2000 docteurs par an. Les effets n'ont pour le moment été ressentis que de manière secondaire pour les deux raisons suivantes :
Mais, dans les années à venir, il semble difficile d'éviter, chaque année, un retour sur le marché de l'emploi de plus de 1700 docteurs qui étaient en attente par le biais des stages post-doctoraux et des postes d'ATER. Cet ``effet retour'' devrait faire exploser le système en 1996 et 1997.
Il est fort possible que la crise qui s'amorce voie émerger de nouveaux comportements. Parmi ceux-ci, on peut imaginer :
Chacune de ces éventualités présente des avantages, mais les inconvénients ne sont pas des moindres :
Il est clair que le troisième cycle ne pourra résister bien longtemps à une crise des débouchés de cette ampleur. Elle risque, d'une part, de provoquer une démotivation chez les chercheurs qui auront l'impression de former inutilement des personnels hautement qualifiés ; d'autre part, de faire fuir des troisièmes cycles les meilleurs étudiants des universités et grandes écoles ; et enfin de discréditer la formation doctorale aux yeux du monde industriel et plus généralement de la société civile.
Il est donc impératif que se mette en place au plus vite une politique prévisionnelle de l'emploi des docteurs. Nous pensons simplement qu'il est nécessaire de veiller à ce que l'augmentation du nombre de docteurs formés soit compatible avec les contraintes de réalité présentes dans le système, c'est-à-dire les débouchés et la capacité du système enseignement supérieur-recherche à dispenser une formation doctorale de qualité.
La France a un besoin vital de compétences de haut niveau pour son système de formation, pour sa recherche et pour son industrie. Il serait, à notre avis, périlleux d'abandonner toute régulation des flux et débouchés au plus haut niveau de la formation universitaire en France. Ce serait soumettre le système de formation doctorale à un régime de fluctuations et de pressions fortes auquel il ne survivrait pas.
Associée à une véritable campagne de promotion du doctorat, et à une politique de recrutement régulière, cette gestion de l'emploi des docteurs devrait permettre de surmonter la crise actuelle.