Comme pour les États-Unis et le Japon, l'enseignement supérieur en France est devenu un enseignement de masse, avec près de la moitié d'une classe d'âge entrant dans une formation post-baccalauréat. Si l'on peut se féliciter de cet état de choses, le système présente une incohérence flagrante. D'une part, nous constatons que la sélection opérée par les filières techniques à vocation professionnelle (IUT, écoles d'ingénieurs, section de techniciens supérieurs) conduit les étudiants non-sélectionnés à venir engorger le système des formations longues, de nature plus générale ; et ceci sans aucune garantie de succès, ni de débouchés. D'autre part, le système des formations professionnelles est détourné de sa vocation initiale, en absorbant les meilleurs élèves à l'issue du baccalauréat, pour les voir parfois réintégrer le système des formations longues.
Pour pallier à cette double aberration, il faudrait inverser l'aiguillage, en dispensant une formation technique courte au plus grand nombre, tout en réservant les formations longues aux étudiants susceptibles de réussir dans ces voies plus exigeantes. L'université devrait pouvoir offrir en libre accès ces formations techniques courtes, alors que parallèlement les systèmes d'alternance et la formation continue devraient être développés. En aucun cas, ces formations techniques courtes ne devraient être le dépotoir du système de formation générale et d'un petit nombre de filières techniques à sélection. Pour les raisons que nous avons exposées précédemment, la qualité est le principe de base d'un enseignement supérieur, général ou technique, avec ou sans séléction préalable. Qui dit formation professionnelle ne dit pas abandon de toute formation générale : il importe de donner à l'individu les moyens de réussir les multiples adaptations qu'il devra faire au cours de sa vie.
À côté de ces pathologies dans l'organisation des filières, nous
notons aussi une inadéquation croissante entre les méthodes d'enseignement
universitaires traditionnelles (cours magistral, faible interaction avec les
étudiants) et le public des premiers cycles. Dans de très nombreux cas, les
enseignants des universités n'ont pas su, et pas pu faute de moyens, tenter
des expériences pédagogiques qui seules auraient pu aider à relever le
défi du nombre et de la diversité
. L'absence totale, ou
presque, de rétro-action du public étudiant sur les enseignants, en
particulier l'absence d'évaluation des enseignements, constituent des
facteurs supplémentaires d'immobilisme.
Quoiqu'il en soit, le nombre des étudiants, combiné à la prévision de départs massifs à la retraite à l'horizon 2005, pose d'ores et déjà la question du recrutement des personnels de l'enseignement supérieur de demain, tant dans les filières techniques courtes, que dans les formations longues.
En terme de définition de poste, les enseignants des formations supérieures techniques courtes devront assurer la cohérence enseignement-industrie, en faisant évoluer les programmes ; et la ventilation des spécialités, en fonction des besoins de l'industrie. Dans ce type de formation, la synchronisation enseignement-industrie aura certes priorité sur la synchronisation enseignement-recherche. Mais la recherche dans l'enseignement supérieur technique ne devra pas être négligée pour autant, car d'elle pourra émaner l'innovation nécessaire au développement industriel.
Parallèlement, les enseignants des formations supérieures générales devront assurer la formation fondamentale des enseignants des filières courtes et générales, des futurs membres des organismes de recherche fondamentale, et la formation théorique de certains futurs cadres et chercheurs du secteur privé et des futurs membres d'administrations. Ils seront également chargés, avec leurs collègues des organismes, de faire vivre la recherche fondamentale dans les centres d'excellence. Ils devront aussi assurer, quand c'est possible, le transfert de méthodes issues de la recherche fondamentale vers des secteurs plus appliqués.
Dans toutes les filières, un effort devra être fait pour que soient mis en place les mécanismes de rétro-action permettant au corps enseignant d'obtenir un retour d'informations sur l'enseignement dispensé. Cela passe par une attitude et un investissement personnel des enseignants, mais aussi, sans doute, par la mise en place de structures d'évaluation des enseignants par les étudiants.
Dans la quatrième partie de ce chapitre, nous montrons en quoi les doctorants d'aujourd'hui constituent le vivier naturel pour le recrutement dans l'enseignement supérieur de demain.
Il importe aussi de poser la question des moyens. Durant les années soixantes, l'état a effectué un effort d'investissement massif dans l'enseignement supérieur. De cet effort sont nées nombre d'universités et une partie significative du corps enseignant actuel. Malheureusement, la maintenance de ces établissements n'a pu être assurée en dépit de l'augmentation du budget de l'enseignement supérieur. La complainte est désormais tristement connue : locaux délabrés, sur-effectifs étudiants, crédits pédagogiques dérisoires, personnel technique insuffisant, démotivation du corps enseignant... Tel est le triste tableau qu'offrent nombre d'universités.