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Dernière modification : Thursday, July, 2, 1998
Un autre regard...
Le Syndicat des Agrégés de l'Enseignement Supérieur (SAGES) vise à défendre les intérêts des agrégés dans l'enseignement supérieur. Nous reproduisons ici une contribution qu'ils ont bien voulu nous addresser (voir aussi le serveur SAGES). Ce texte est disponible sous différents formats :
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Pourquoi des agrégés à l'Université ?
Thierry Kakouridis & Denis Roynard, Syndicat des Agrégés de l'Enseignement Supérieur (SAGES)
Alors que bon nombre d'hommes politiques et d'universitaires français en appellent à l'irrigation de l'industrie française par la recherche, à l'instar de ce qui se pratique déjà dans de nombreux pays, notamment anglo-saxons, de nombreux doctorants et jeunes docteurs n'envisagent leur salut qu'à l'Université ou dans un organisme de recherche public. C'est pourquoi certains d'entre eux, rendus inquiets pour leur avenir par la considération du nombre de places offertes dans le secteur public en comparaison du nombre de docteurs " à caser ", se sont rués sans discernement sur le chiffon rouge en forme de professeur agrégé que certains marionnettistes universitaires de l'ombre ont agité devant eux, dénonçant le professeur agrégé comme un immigré de l'université qu'il fallait renvoyer sans ménagement vers son pays d'origine, à savoir l'enseignement secondaire.
Avant d'expliquer pourquoi les professeurs agrégés ont leur place à l'Université, rappelons d'abord que contrairement à l'agrégation, le doctorat, s'il constitue l'une des conditions requises pour l'accès à certains emplois publics, n'est pas, et n'a jamais été à proprement parler un concours d'entrée dans la Fonction publique. Dès lors, ou bien les recruteurs de thésards le leur ont laissé croire, ce qui serait irresponsable, ou bien ces étudiants ont mal compris. Au premier rang de ceux qui ont oeuvré pour la multiplication du nombre de docteurs, on trouve l'actuel Ministre de l'Education Nationale, Claude Allègre, du temps où il était conseiller de Lionel Jospin à ce même ministère. En décembre 1997, dans une déclaration à l'Assemblée nationale, il avoue honnêtement s'être trompé en ayant cru alors que l'industrie française allait s'arracher le grand nombre de docteurs formés. La raison majeure de son erreur réside dans une vision manichéenne de l'enseignement supérieur, selon laquelle le système universitaire " traditionnel " aurait toutes les vertus de la démocratie et de la créativité, alors que celui des grandes ècoles et des concours serait l'incarnation des privilèges et de tous les conservatismes. C'était à la fois méconnaître les circonstances historiques et culturelles ayant présidé à la naissance de ce système original, qui a très largement fait ses preuves, et vouloir faire bon marché des garanties nécessaires à la méritocratie, dans un pays où la tendance naturelle est hélas trop souvent au népotisme et à la courtisanerie, comme l'illustrent trop bien nos scandales politico-financiers.
L' " argument " avancé par ceux qui prétendent démontrer que les professeurs agrégés sont responsables de tous les maux présents et en germe de l'Université française tient pour l'essentiel dans l'argutie suivante : l'Université c'est la recherche, alors que l'agrégation est un concours de l'enseignement secondaire, d'où il suit que recruter des professeurs agrégés signifierait le renoncement à la mission de recherche de l'Université et la secondarisation de l'enseignement supérieur.
Force est de constater que si ces ligues de défense des vertus de la recherche, prétendûment offensée par les agrégés, étaient sincères et désintéressées, elles devraient s'en prendre d'abord aux nombreux enseignants-chercheurs, enseignants à mi-temps, qui, bien que leur statut le leur prescrive, ne font pas ou plus de recherche. Mais ils préfèrent s'attaquer à des collègues qui sont déjà occupés à temps plein par un service lourd d'enseignement ! C'est donc ailleurs qu'il convient de chercher les raisons du procès fait aux professeurs agrégés.
Soulignons en passant la contradiction entre l'ouverture d'esprit invoquée par ceux qui se réclament de la recherche, et l'attitude sectaire qui anime certains de ses prétendus promoteurs, les plus extrémistes allant jusqu'à affirmer que la qualité d'agrégé serait même préjudiciable à l'exercice d'une activité de recherche, qu'elle disqualifierait ceux qui, docteurs, souhaiteraient devenir maîtres de conférences ou professeurs des universités.
Il est utile de rappeler ici la mission duale de l'université, qui figure d'ailleurs explicitement dans les statuts des enseignants-chercheurs : la recherche et la diffusion de la connaissance.
En ce qui concerne la recherche, précisons qu'à côté d'un tout petit nombre de savants de premier ordre, véritables autorités scientifiques qui ouvrent la voie et donnent les caps à suivre, entre autres les prix Nobel et les médailles Fields, pour nous limiter aux domaines scientifiques, l'activité de l'immense majorité des universitaires consiste à développer ou à appliquer les travaux initiés par ces grands savants. Voilà ce qu'il est convenu d'appeler, pour ce qui les concerne, l'activité de recherche. L'enseignement universitaire consiste quant à lui, à diffuser et à int´grer ces travaux de recherche dans la formation des étudiants, voire à faire participer les étudiants eux-mêmes à l'élaboration de ces travaux : c'est ce que l'on nomme l'enseignement par la recherche. Or, tout comme les enseignants-chercheurs, les professeurs agrégés vont puiser aux sources premières et originales de la connaissance pour irriguer leur enseignement. Loin de n'être que le magasin des pensées d'autrui, ils façonnent cet enseignement à partir d'un matériau noble et brut chaque fois que c'est nécessaire. Nous en voulons pour preuve les articles, ouvrages, polycopiés originaux et supports de cours divers dont ils sont les auteurs, ou encore les conférences et autres colloques où ils interviennent.
La réussite au concours de l'Agrégation (externe) atteste et garantit la maîtrise en profondeur d'une discipline et de la méthode qui permet tout à la fois d'acquérir et de rendre accessibles de nouveaux savoirs, parfois en débordant du cadre initial de cette discipline. D'ailleurs, si l'Agrégation avait un caractère secondaire, les épreuves de ce concours porteraient sur un programme d'enseignement secondaire, comme celles du CAPES (certificat d'aptitude au professorat dans l'enseignement secondaire). Or, en plus d'être un authentique concours national (jury collégial et anonymat des candidats), l'Agrégation porte sur des épreuves de nature universitaire, dont personne ne peut sérieusement contester le niveau. Nul risque de secondarisation de l'enseignement supérieur par les agrègès, donc. A l'inverse, il faut dénoncer la véritable secondarisation qui consisterait à infliger aux universitaires aguerris que sont les professeurs agrégés la tutelle de collègues enseignants-chercheurs souhaitant redorer leur lustre par l'obligation d'allégeance de talentueux " disciples ". Au demeurant, certains spécialistes n'hésitent pas à solliciter lesdits professeurs, car ceux-ci ont une culture générale et une vue d'ensemble de leur discipline.
Il est donc grand temps que cessent ces campagnes de diffamation et de dénigrement dont les professeurs agrégés sont la cible, et que ceux-ci soient reconnus, ès qualité, comme des universitaires à part entière.
Le Syndicat des agrégés de l'enseignement supérieur (SAGES) a réagi énergiquement à une pétition récente, non par réflexe corporatiste, mais dans l'espoir de convaincre les uns et les autres que l'Université n'est pas une chasse gardée, encore moins un champ de bataille, et que tous les talents doivent pouvoir s'y exercer dans une nécessaire et bénéfique complémentarité. Le vrai débat doit porter sur la mission de l'Université et sur les moyens pour la mettre en oeuvre.
Nous sommes invités ici à un exercice difficile, dans un pays où l'on a coutume de penser que la défense de ses intérêts passe nécessairement par la négation de ceux d'autrui, où différence et altérité sont souvent ressenties comme une menace à sa propre identité, où, enfin, on ne tolère la contradiction et la diversité qu'à la seule condition qu'elles demeurent marginales et sans effet. Les professeurs agrégés, contrairement à leurs détracteurs, ne prétendent pas être les seuls à pouvoir répondre efficacement aux exigences de l'enseignement supérieur. Cependant ils ont pris conscience du rôle spécifique et donc indispensable qui est le leur à l'Université. Ils aspirent au dialogue, à la concertation, et bien sûr à la sérénité, sans laquelle rien ne se construit. Ils souhaitent que leurs talents, mis au service de l'Université, soient enfin pleinement reconnus. Ils n'exigent rien d'autre qu'une définition équitable et juste de leur rôle et de leur position à l'Université. Cette demande est légitime : il faudra bien que, tôt ou tard, elle soit être prise en compte !