La préhistoire
La grande saga des doctorants remonte à bien longtemps. Des grimoires
retrouvés dans des archives dont personne ne se souvient font état
d'une société des docteurs es lettres qui se serait
constituée il y a près de 60 ans. En ces temps reculés,
point de réseau Internet, ni même de photocopieur. On rapporte
qu'il subsiste des documents dactylographiés faisant état --
déjà -- des problemes d'insertion des docteurs dans
l'Université, de la concurrence des agrégés, et des
difficultés à se financer pendant la thèse. Mais tres
peu de gens ont vu ces reliques et, comme pour le Saint-Suaire et les
premières traces de la vie sur Terre, nul ne sait ce qui est légende
et réalité...
Plus près de nous, on trouve trace d'une association qui aurait vu
le jour dans les sous-sols sinistres d'une célèbre université
parisienne, par une nuit sans lune (ceci dit, moi j'y étais pas) de
décembre 1986. Cette association
Etudiants et
Recherche (E & R pour les intimes) a existé
de 1986 à 1993, date à laquelle les derniers survivants de
cette épopée, presque tous nettement au delà de l'age
de préparer une thèse, décidèrent de dissoudre
l'association. Créée au depart pour empécher quelques
vieux barbons de revenir à la thése d'Etat en 20 ans et 8753
pages, elle s'est donnée pour objectif de défendre les conditions
de travail et le statut social des doctorants, mais aussi des post-doctorants.
En clair, E & R avait pour but de défendre les
etudiants-chercheurs, le petit peuple des labos qui fait le boulot
tout en étant sur un siège éjectable. A ce jour,
E & R reste la seule association de doctorants à avoir
obtenu une modification de la législation pour améliorer le
statut des doctorants: le decret sur l'accés à la
sécurité sociale étudiante de 1991. E & R
a aussi ecrit un guide du doctorant, publié 25 bulletins d'information
et aidé pas mal de doctorants et jeunes docteurs. Hélas, sans
Internet et malgrè de mémorables séances de bronzage
au photocopieur et autres "enveloppes parties" et elle est surtout restée
limitée sur Paris.
Neanmoins, si on regarde le travail qu'a fait E & R et les
résultats obtenus, cela force le respect. Plusieurs anciens de
E & R ont survecu et certains font encore beaucoup pour les
doctorants. On les appelle les dinosaures parce que, comme ceux de
Spielberg, ils vivaient il y a longtemps et ont (presque) disparu...
La naissance du mouvement HotDocs (1994 - 1996)
A la mort de E & R, l'un d'entre eux eut toutefois l'idée
de laisser un serveur WEB fossile, et d'anoncer la fin de l'association dans
divers groupes de discussion (newsgroups). A priori, c'etait assez
désespéré (un peu comme d'envoyer un CD de Claude Francois
à travers la Galaxie en espérant faire rappliquer la
Fédération des Planètes Unies)... Mais le miracle s'est
produit : un doctorant es chimie théorique qui s'ennuyait un
peu et zonait sur le réseau et est tombé pile-poil sur la "bottle
on the Net" des dinosaures de E & R. Il a causé un peu
avec un des dinosaures et ils ont crée une liste de discussions:
HotDocs. Le doctorant en question, c'était Loic Mahé
(alias Le Créateur ou encore El Creator pour les
intimes). On ne sait pas trop qui s'est retrouvé abonné et
pourquoi -- moi même je ne me souviens plus trop -- mais bon, rapidement
plein de gens se sont retrouves sur cette liste et ont réalisé
qu'ils nageaient dans la même m..... : patron de thèse
aux abonnés absents, financement epsilonesque ou nul, pas de bureau
ou se poser, articles ou on fait le boulot mais que le patron signe, et enfin,
charter pour l'ANPE quand on a decuvé du pot de thèse.
Les mois qui ont suivi la naissance de HotDocs furent une période
extraordinaire : pour la première fois, les doctorants
réalisaient qu'ils n'étaient pas seuls au fond de leur labo,
entre la photocopieuse et la paillasse. Un prise de consience s'est produite.
Conscient de la nécessité de s'informer avant d'agir, un des
abonnés de HotDocs, William El Kaim (Willy pour les intimes)
a crée la Guilde des
Doctorants, qui a agglomeré les archives de HotDocs,
le Journal Virtuel des Thesards et une carte de France des associations de
doctorants. Puis, au printemps 1995, quelques allumés ont lancé
l'idée d'un rapport sur les formations doctorales, qui ferait le point
sur la situation et avancerait quelques propositions. Les cyber-allumés
en question ont fait un planing en dix groupes de travail, 3 parties et six
semaines. Certains dinosaures ont trouvé que c'etait "du rève
à l'état pur" mais le projet a été lancé.
Six semaines plus tard, avec la participation de plusieurs dizaines de personnes
réparties à travers toutes la France, le
rapport HotDocs a vu
le jour, et près de 300 exemplaires papiers ont été
envoyés aux politiques, aux médias, aux recteurs, aux syndicats,
aux partis politiques, et aux candidats à la présidence de
la République...
Rapidement, alors que ses auteurs prenaient un repos bien mérité,
ce rapport a fait le tour des laboratoires et des universités. Même
si tout le monde n'etait pas d'accord avec ses propositions, il a ete reconnu
comme une référence sur le sujet. Plusieurs centaines d'exemplaires
ont été récupérés par Internet dans les
semaines qui ont suivi son lancement. Du coup, quelques uns des auteurs du
rapport se sont regroupés en un groupe informel appelé
Action-HotDocs (AHD pour les initmes) afin d'assumer les suites de
leur travail : diffusion et promotion du rapport, prise de contact avec
les institutions, les organismes de recherche, les médias et le monde
politique. Ce groupe s'est aussi engagé dans un travail
d'approfondissement des idées du rapport. personne n'a jamais vraiment
su qui faisait partie du groupe Action-HotDocs. Sa naissance se perd dans
les brouillards de l'histoire mais d'aucuns la situent du coté de
Barbés, entre Kebabs, cartes postales du Sacré-Coeur et petites
culottes Tati, le 14 juillet 1995. On dit que les "actionneurs" ne se
rencontraient qu'à travers Internet sauf à l'occasion de fiestas
rituelles qui avaient lieu aux solstices dans des coins reculés de
France.
Quoi qu'il en soit, Action-HotDocs a contribué à la suite du
mouvement : il a participé à la naissance de la
Conféderation des Etudiants-Chercheurs au printemps
1996. De cette coopération est sorti le prototype de
Contrat de Thèse (CdT
pour les intimes) qui a été deposé comme contribution
aux Etats Généraux de l'Université organisés
par F. Bayrou au printemps 1996. Les actionneurs ont aussi travaillé
sur l'emploi extra-académique en lancant
l'enquête
HotDocs qui fait le point sur la perception des formations par
la Recherche dans les entreprises. Enfin, suite aux kilo-PRAGs de nos divers
ministres, il s'est intéressé au problème des personnels
enseignants du supérieur.
Les premières armes de la CEC (1996 - 1997)
C'est aussi le kilo-PRAG de janvier 1996 qui a provoqué la naissance
de la
Confédération
des Etudiants-Chercheurs (CEC pour les intimes), vaste
regroupement d'associations de doctorants et d'adhérents individuels.
Très vite, la CEC s'est fait reconnaitre par le ministère et
par les autres entités syndicales et associatives du monde de la recherche
et du monde étudiant. Le Contrat de These a ainsi été
repris par 4 des 5 organisations représentatives étudiantes
lors des Etats-Généarux de l'Université. la CEC a aussi
connu quelques grands moments de fête et de convivialité comme
l'Opération
Brelan d'As : des doctorants ont interrompu une séance
publique de l'Académie des Sciences pour faire part de leurs
difficultes ! La CEC a aussi interpellé le secrétaire
d'Etat à la Recherche F. D'Aubert en direct sur France Culture
un matin à 7 H 30 (dur dur...). C'est à partir de
là que le ministère a enclanché une reflexion sur les
problèmes des doctorants (mieux vaut tard que jamais dit le proverbe).
La celèbre dissolution du printemps 1997 est venu mettre un peu
d'animation dans ce long fleuve tranquille. Le très volcanique
C. Allègre ayant dit que le devenir des jeunes scientifiques
était son principal soucis relatif à la Recherche, des
tables rondes sur les
formations doctorales se sont déroulées durant l'automne 1997.
Le principe d'une charte des Thèses a été retenu, et
la nécessite d'ameliorer la condition sociale des doctorants a
été au coeur des préoccupations.
La mutation de la Guilde (1997 - 1999)
Depuis la fin 1997, Action-HotDocs n'existe plus : à leur tour
dinosaurisés, ses membres ont vu que les idées du rapport HotDocs
avaient fait leur chemin et faisaient désormais partie du patrimoine
collectif des doctorants. Le groupe s'est donc officiellement dissout. Ses
membres sont partis vers d'autres activités ou travaillent encore
à la cause des doctorants. Qui sait, peut-être en avez vous
croisé un récemment... La Guilde des Doctorants a migré
sur Clermont-Ferrand et a développé de nouvelles activités
d'information. Elle a aussi lancé un
cyber-magazine (GDD : Le
Mag pour les intimes) encore assez apériodique mais qui semble
prometteur.
De la Charte des Thèses à bataille pour la revalorisation de l'allocation (1998 - 2001)
Depuis, les mois ont passé... A l'heure où j'écris ces
lignes (octobre 1999), la Charte des Thèse
a été adoptéee,
ce qui constitue un immense progrès. C'est la preuve que on
peut encore changer des choses en ce bas monde. Souvient toi
ami lecteur que la Charte des Thèses est un concept
dérivé du Contrat de Thèse inventé
au printemps 1995 sur la liste HotDocs ! D'accord ca n'a pas
été facile. La CEC a même du donner de la voix
plusieurs fois pour se faire entendre mais c'est arrivé.
Un peu plus tard, on glosa beaucoup sur cet étrange ministre qui secouait
un cocotier dans lequel se trouvait un mammouth. Comme aurait raconté Mr. de
la Fontaine, il arriva ce qui devait arriver: le mammouth tomba du cocotier
alors que le ministre ne s'était point retiré. Nous changeames de millénaire
en passant du mammouth stressé au mammouth endormi.
Histoire de mettre un peu d'ambiance et de beurre dans les épinards de
près de 12000 personnes, la Confédération des
Etudiants-Chercheurs a alors lancé une campagne pour la revalorisation de
l'allocation de recherche. Ce financement phare des thèses en France avait en effet
quasiment été rattrappé par le SMIC ce qui, reconnaissons le, n'est pas follement
attractif pour faire de la recherche 60 heures par semaine dans un laboratoire. Mais
le mammouth, fort profondément endormi, eut beaucoup de mal à entendre le
message. Il fallut organiser les deux plus grosses
manifestations
de doctorants pour obtenir un petit 5,5 %... Cet épisode fut un parfait exemple
d'une gestion catastrophique de la relation entre un ministère et ses administrés,
un florilège des bourdes es dialogue social, un monument des occasions manquées (pour nos
chers gouvernants qui liraient un jour cette page, n'hésitez pas à nous contacter pour
de plus amples explications sur les bétises à ne pas faire (-: ). La CEC y retrouva l'occasion
de célébrer la venue de l'été lors des manifestations et de faire causer sa très célèbre
présidente à Université de Tous les Savoirs
afin de rappeler au grand public assoiffé de savoir que la Science, ca se paye au juste prix.
La Guilde dans le troisième millénaire (2000 - 2002)
Pendant ce grand épisode passionné et passionnant entre la CEC et le mammouth,
la Guilde n'est pas restée inactive. Grace au concours d'un humoriste doctorant très célèbre de
la fin du XXème siècle qui désire rester anonyme, la Guilde est entrée dans le troisième
millénaire avec deux nouveaux outils : DocNet qui permet
de construire un réseau d'annuaire des profils de compétence des doctorants et docteurs
et la Guilde Science Library qui permet de mutualiser
les adresses utiles de sites intéressant les jeunes chercheurs, mais aussi les offres
d'emploi et plein d'autres choses encore. Pour des raisons non encore élucidées à ce jour,
la Guilde ne fut pas atteinte de la maladie des startups qui frappa courant 2001 nombre d'entreprises de la Net Economie. Il faut dire que la Guilde n'a pas couté
grand chose en capital risque ni même à la puissance publique... Du coup, la Guilde s'est tournée
vers d'autres partenaires (sans pour autant oublier le pachyderme canonique), à savoir
Anima'Fac qui est un réseau d'associations
étudiante. Elle y gagna une culture du réseau plus prononcée et organisa
diverses rencontres avec les autres associations de doctorants (stands lors
du forum Anima'Fac etc). Il s'agissait maintenant de faire changer les choses sur
le terrain et d'aider, par nos outils, à l'évolution des formations doctorales
et des mentalités chez les doctorants. Vaste programme dont nul ne sait à ce jour
(mai 2002) s'il réussira ou pas... Car meme si la croissance a permis d'améliorer un peu les
perspectives d'emploi des docteurs, les acquis apportés par la réforme des formations doctorales
restent fragiles et
les conservatismes ne demandent qu'à se réveiller. Au delà du chemin accompli,
le coté obscur de la Force obscurcit tout...
2002, année obscure
Eh oui, ami lecteur, ca te fera peut etre drôle mais 150 ans apres
l'abolition de l'esclavage, il y a encore des centaines de gens qui triment
dans les Laboratoires sans compter leur temps pour l'avancement de la Science
avec moins que le SMIC pour vivre, et parfois sans même pouvoir se
faire rembourser le médecin
et les médicaments quand ils attrapent la grippe. Ca fait des années que
nous "titillons le mammouth" sur ce sujet et, même après deux
ministres de gauche (Allègre puis RGS), on n'a rien vu de concret...
Parallèlement, aucune solution n'a été apportée aux
problèmes liés au débouché des docteurs (anneau de stockage postdoc) ni
au malaise des jeunes enseignants-chercheurs, des PRAGs, des jeunes et moins
jeunes chercheurs mis en évidence par la mission parlementaire Cohen-Le Déault dès 1999.
C'est dans ce contexte que le ministère
de la Recherche se réveilla peu de temps avant les élections de 2002 pour organiser
un colloque sur les Jeunes Chercheurs. Y ont été abordés nombre de thèmes
comme ceux concernant les conditions de formation doctorale, la conséquence
de la réforme des Ecoles Doctorales et aussi les problèmes de recrutement. Car malgrès tous
les progrès des dernières années, beaucoup reste à faire !!!
Certes, lors
du colloque du 15 mars 2002, nous avons senti une volonté d'avancer mais
Mr de la Fontaine a encore frappé (une histoire de lapin qui part trop tard). En le
joli moi de mai 2002, comme
chez un célèbre éditeur de logiciels, la version
XP, garantie totalement renouvelée d'après la pub, remplaça l'antique version 95 corrigée par
le Service Pack 97. Maigre consolation devant les nuages noirs qui s'accumulent au
dessus de nos têtes: de tous cotés, la tentation regressive et incantatoire n'est jamais loin...
Les années qui s'annoncent seront décisives. Une proportion
importante des personnels universitaires et des organismes de recherche seront
remplacés d'ici 2010. La mondialisation des échanges et des capacités de recherche et développement,
l'émergence de tensions de plus en plus importantes dans tous les domaines
(social, politique, économique)
rendent de plus en plus urgente une réforme d'ampleur
de notre système de recherche. Il paraîtrait que les dinosaures du mouvement
HotDocs, jeunes et moins jeunes, seraient en train de se réveiller mais personne ne sait
si c'est une rumeur ou une réalité.
En cette période troublée, nul ne peut prédire de quoi demain sera fait mais une chose est sure depuis le début :
La suite de cette histoire, c'est à dire votre avenir, ne sera
que ce que vous en ferez !