Merci à Marc Hamelin
Marie-Odile Bes, pour
la mise en ligne de ce document.
Guide a l'usage des chercheurs
Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche
Sommaire
Cette concurrence s'accroît sans cesse avec les tendances actuelles à l'ouverture plus grande des frontières qui, peu à peu, aboutira vraisemblablement à un renforcement sur le plan international de la situation des pays à économie forte.
Le risque d'agression est de nos jours plus économique que militaire : La nouvelle version du Code pénal, applicable depuis le 1er mars 1994, l'illustre d'ailleurs en réprimant les atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation parmi lesquels s'inscrivent maintenant à côté d'autres, les éléments essentiels du potentiel scientifique et économique. Il importe donc que la France puisse maintenir et même améliorer sa position mondiale en gagnant les enjeux de la compétition ; elle ne pourra y parvenir que si chacun est convaincu du rôle qu'il peut et doit jouer en faveur du progrès.
Le scientifique devient toujours plus un acteur économique du fait qu'il n'y a pas d'économie sans valorisation de la recherche. Or la valorisation ne va pas sans possession des résultats c'est-à-dire sans protection préalable, notamment juridique. Le chercheur qui ne se protège pas réduit d'ailleurs ses chances d'être crédible aupès de partenaires scientifiques étrangers ou industriels.
L'objet de ce guide est de présenter un ensemble d'informations et de recommandations indiquant ce qu'il vaut mieux éviter et ce qu'il est préférable de faire : ces indications seront utiles a celui qui veut ne pas être dépossédé indûment de sa création et empêcher ainsi un appauvrissement tant pour lui que pour son laboratoire et en définitive pour la nation tout entière.
Remarque :
Ce guide ne regroupe qu'un ensemble de
conseils pratiques et non les règles juridiques à suivre
pour mettre en valeur les créations scientifiques et techniques
; aussi le chercheur, désireux de mieux connaître et
appliquer ces règles, est invité à se mettre en
rapport avec les services compétents de son établissement
; service juridique, services de valorisation, des brevets, des
publications...
La protection juridique trouve sa source dans les lois relatives à la propriété intellectuelle qui distingue la propriété littéraire et artistique (ou droit d'auteur) et la propriété industrielle (brevets d'invention, certificats d'obtentions végétales, dessins et modèles, topographies de semi-conducteurs...).
Ce droit de propriété, dont le chercheur bénéficie sur sa création intellectuelle à certaines conditions, permet d'en assurer l'exploitation et de s'opposer à toute usurpation de contrefaçon.
Cette protection s'appuie sur l'information, qui est la mise en forme de la création intellectuelle, et non sur l'objet matériel qui résulte de cette création.
C'est pourquoi, tant qu'une création scientifique ou technique n'a pas été juridiquement protégée, tout accès d'autrui à des informations sur celle-ci peut être a l'origine d'une appropriation irrégulière, à la suite de laquelle il sera le plus souvent impossible ou très difficile de faire reconnaître ses droits légitimes.
A cet égard, la prudence doit être la règle, de l'expression même de l'idée à l'information naissante puis élaborée.
Attention : Dans le cas ou la découverte ou l'invention s'exprime au travers d'un objet matériel (cellules, souches, cristaux,...), les informations inhérentes à cet objet peuvent également donner lieu, si celui-ci est transmis, à une appropriation illicite des résultats.
Chacun doit garder à l'esprit la valeur patrimoniale que possèdent les informations scientifiques ou techniques à la création desquelles il participe. Le chercheur d'un laboratoire du secteur privé est tenu à la plus grande des discrétions par les règles relatives au secret industriel et commercial avant même que soit envisagée une autre protection ; en revanche ; celui du secteur public, qui a pour mission de diffuser largement la connaissance scientifique, doit le faire après avoir pris la précaution de protéger ce qui peut l'être et de surseoir à la diffusion quand il y a risque de détournement.
Le jeu des précautions à retenir varie selon les divers aspects par lesquels passent les activités de recherche :
1. Soumission d'un dossier d'appel d'offres ou
de demande de financement programme de recherche
A
l'occasion d'une telle démarche, un scientifique propose un plan
de travail, une méthodologie et indique les résultats
espérés. Sa demande est refusée mais le
financement d'une recherche identique dans son contenu est ensuite
attribuée à un autre postulant.
Que faire ?
Filtrer les informations fournies dans le
dossier de soumission, surtout pour ce qui concerne la
méthodologie.
2. Publication d'un article dans une revue
spécialisée
Un scientifique
français envoie un article à une revue, qui est souvent
étrangère, pour publication, après passage devant
le comité de lecture de la revue, la publication est
refusée. Quelques mois plus tard, l'auteur découvre son
article publié sous un nom et un titre différents dans le
même revue ou dans une autre.
Que faire ?
Transmettre préalablement une
présentation succincte pour les Comptes rendus de
l'Académie des Sciences, qui paraissent rapidement, et en faire
référence dans le texte principal envoyé ensuite
à la revue ; adresser simultanément à cet envoi
une copie à quelques collègues de confiance d'autres
laboratoires n'ayant pas participé à la recherche et
prêts à témoigner si nécessaire. En cas de
doute sérieux, déposer auparavant un exemplaire sous pli
scellé, daté et signé auprès d'une
institution reconnue par les tribunaux du pays ou est publié la
revue (tel que notaire, huissier ou enveloppe Soleau de l'INPI pour la
France ou un équivalent pour les autres pays) et en obtenir un
reçu de dépôt daté.
Attention :
- le risque d'un tel détournement
n'existe pratiquement que pour un article et non pour un ouvrage. Il
est également réduit pour un ouvrage collectif ;
-
l'édition électronique, qui se développe
maintenant sur réseaux mais ne permet pas de encore d'assurer
une date de publication incontestable, oblige à procéder
à une édition (ou audiovisuelle) préalable.
3. Traduction
Bien que ce
désagrément survienne assez rarement, il peut arriver que
le traducteur transmette à autrui un document qui lui a
été confiè. Il vaut donc mieux être
très prudent surtout s'il s'agit d'un sujet sensible.
4. Édition d'un logiciel ou d'une banque de
données
Inutile de rappeler le nombre
important de copies illicites de logiciels et de déchargements
non autorisés de banques de données.
Que faire ?
Déposer dès sa
création un exemplaire du produit dans un organisme tel que
:
- l'Agence pour la protection des programmes (119, rue des
Flandres 75019 Paris) ;
- Logitas (Silic 157 - 38, place de
la Seine 94533 Rungis Cedex) ;
- la Société
Civile des auteurs multimédias,(38, rue du faubourg
Saint-Jacques 75014 Paris).
Le dépôt chez un huissier n'assure qu'une date certaine et non l'assistance en cas de contrefaçon. Des organismes équivalents existent dans les pays étrangers.
5. Participation à un groupe de
projet
A la suite d'une réunion de travail
entre scientifiques de plusieurs laboratoires collaborant à un
même projet, des résultats importants,
présentés par un des participants sans être encore
protégés, sont repris par un autre pour publication d'un
article ou dépôt de brevet en son seul nom.
Que faire ?
Faire signer une feuille de présence aux
participants en y rappelant que les informations
échangées lors de la réunion sont confidentielles
et ne peuvent être utilisés que dans le cadre de la
collaboration, faire un bref compte rendu des débats en
attribuant à chaque intervenant sa part dans les
résultats présentés.
6. Participation a un congres, un
séminaire, une école d'été...
Plusieurs risques existent pour une telle réunion ouverte
à des spécialistes sur inscription (même pour les
ateliers ou écoles d'été organisées par la
Communauté européenne).
6.1. Exposés
Un
scientifique présente oralement en séance le
résultat, définitif ou intermédiaire, de ses
recherches sans avoir ni déposé de brevets (ou de
certificats d'obtention végétale ou de topographies de
semi-conducteurs), ni même avoir écrit d'articles,
quelques temps plus tard, d'autres déposent des brevets (ou...)
ou sortent des articles pour leur seul bénéfice à
partir de la présentation faite et éventuellement, quand
celle-ci n'a porté que sur des résultats
intermédiaires, à partir de recherches
complémentaires conduites par eux-mêmes.
Que faire ?
D'abord déposer une demande de
brevet (ou...), en cas d'invention juridiquement protégeable, ou
envoyer à une revue pour publication le contenu de la
représentation de la publication (cf. alors les recommandations
du point 2. en cas de non-protégeabilité ; ne jamais
communiquer de résultats de créations
intermédiaires pouvant déboucher sur des brevets (ou...)
ultérieurs, en particulier des méthodes nouvelles de
recherche, tant que le dépôt ne peut être
réalisé ; ne pas transmettre non plus le texte entier de
son intervention aux organisateurs de la réunion mais seulement
un plan détaillé, le texte entier pouvant être
remis plus tard s'il y a publication d'actes.
6.2 Conversations informelles
La menace de détournement existe également
à l'occasion de conversations informelles tenues imprudemment
avec des collègues, ou avec des journalistes, à
l'occasion des interruptions de séance, des repas, des
déplacements (y compris dans les moyens de transport) et au lieu
de résidence ; les confidences peuvent être habilement
sollicitées, lors d'apartés dans les couloirs, par la
technique du questionnement ou de la désinformation.
Que faire ?
Contrôler ses propos, y compris
pour les participants non intervenant.
6.3 Utilisation de supports
audiovisuels
La documentation audiovisuelle
apportée à de telles réunions comportent de
précieuses informations pouvant faire l'objet de pillage (par
copie, photographie...) en cas d'inattention ou d'absence ; sont
visés autant les supports fournis par un conférencier
à l'appui de son exposé que l'affichage de posters ou la
projection automatique de films vidéo dans un stand.
Que faire ?
Pour le conférencier, ne se
séparer de ses documents à aucun moment et les emporter
à la fin de la communication ; dans les stands, ne pas laisser
de posters exposés continuellement et ne montrer que des images
fugitives de films vidéo, en prenant soin de les surveiller en
permanence et de les prendre avec soi à la fin de chaque
journée.
7. Dépôt de brevets ou de certificats
d'obtention végétale ou de topographies de circuit
intégré
Un scientifique
français envoie des informations sur ses recherches en cours
à un collègue américain à la suite de quoi
ils décident de publier en commun un article dans une revue
spécialisée. Les deux partenaires veulent ensuite
déposer un brevet (ou un certificat d'obtention
végétale ou une topographie de circuit
intégré) chacun dans leur pays. L'Américain le
pourra mais le français s'en verra empêché par la
règle de la nouveauté qui interdit le dépôt,
et donc la protection, d'une invention dont le contenu a
déjà été rendu public. La même
règle s'appliquera en cas de présentation à une
réunion de spécialistes (cf. 6.) préalablement au
dépôt. Cette règle législative est suivie
par les pays européens mais pas par les États-Unis.
Que faire ?
Ne jamais faire de publication ou de
présentation en réunion de spécialistes concernant
une invention protégeable avant d'effectuer le
dépôt d'une demande de protection en France et en
Europe.
8. Relations avec d'autres
laboratoires
8.1 Fourniture de matériaux
d'expérience, d'échantillons, de préproduits et
éventuellement de prototypes
Le destinataire
de ces objets peut être tenté de s'approprier les
informations qu'ils comportent en déposant des brevets, des
certificats d'obtention végétale ou des topographies de
semi-conducteur ou en publiant.
8.2 Visite à un laboratoire
extérieur
À cette occasion, un scientifique peut faire part
à ses collègues de l'état de ses récentes
recherches ; quand il veut ensuite déposer un brevet (ou un
certificat d'obtention végétale ou une topographie de
semi-conducteur) sur son invention, il apprend que cela a
déjà été fait par ceux auxquels il
s'était imprudemment confié. Il peut être aussi
invité à venir travailler avec son propre matériel
expérimental qui restera sur place à son départ et
enrichira la collection du laboratoire d'accueil.
Que faire ?
Dans ces deux cas (8.1 et 8.2)
protéger avant transmission tout ce qui est protégeable.
Respecter la même règle de prudence, en cas
d'expédition d'objets visés au 8.1 ou d'échanges
de courriers contenant des informations exploitables, et y joindre une
exigence écrite sur le maintien de la confidentialité et
sur l'interdiction de l'exploitation commerciale des informations.
Eviter d'employer du matériel expérimental qui
entraîne toujours une appropriation clandestine du
matériel lui-même et le cas échéant des
informations qu'il est susceptible de contenir.
8.3 Stages
Un chercheur,
notamment post-doctorant, qui continue ces travaux lors d'une formation
dans un laboratoire extérieur est souvent tenu de signer un
contrat préalable arrêtant le régime de ses droits
de propriété intellectuelle.
Que faire ?
S'efforcer de ne pas être
totalement évincé, par l'accord, de l'attribution de ses
droits, aussi bien pour les publications que pour la
propriété industrielle, et du partage des redevances,
notamment en obtenant la reconnaissance de ses capacités et de
ses acquis antérieurs.
9. Accords de collaboration scientifique et/ou
technique
Il est bien sûr souhaitable que les
principes qui viennent d'être exposés soient
respectés dans le cadre des accords de collaboration qui doivent
toujours faire l'objet d'un contrat écrit. Celui-ci, outre les
clauses de protection et d'exploitation des résultats communs,
précisera en particulier l'apport scientifique et technique de
chaque partenaire. Lorsque le scientifique détient des
informations encore confidentielles (notamment le savoir-faire qui
n'est pas protégé par la propriété
intellectuelle mais uniquement par le secret), il peut être
amené à les communiquer au cours de la négociation
d'un tel accord ; dans ce cas, il sera bon de passer dès le
début de la négociation un contrat écrit de
confidentialité comportant un engagement de non-divulgation par
le(s) partenaire(s) et de non-utilisation jusqu'à la signature
de l'accord principal.
Les risques d'atteintes aux intérêts du chercheur
et de son laboratoire peuvent également provenir :
-
soit d'initiatives prises par des personnes, physiques ou
morales, extérieurs au monde scientifique en faveur
d'intérêts économiques étrangers à la
recherche ;
- soit à l'occasion de l'utilisation de
moyens électroniques de communications.
On citera :
- l'envoi d'enquêtes et de
questionnaires divers dont les réponses, une fois
analysées, peuvent être la source de renseignements sur
des recherches en cours : éviter de répondre ou sinon
exclure toute information sensible ou confidentielle ;
-
l'attribution de prix sur concours où le scientifique
doit fournir l'état de ses travaux, ce qui donne de
précieuses informations aux organisateurs : éviter de
communiquer des résultats de recherche non encore
protégés juridiquement, sinon ne pas participer ;
-
la mise à disposition gratuite de moyens de travail
(locaux, appareillages, heures de calcul, tests sur gros ordinateurs,
accès à des banques de donnes, utilisation de logiciels
d'exploitation, maintenance...) qui peut avoir pour contrepartie,
quelquefois expresse, l'abandon de droits de propriété
intellectuelle ou d'autres compensations implicites :
préférer un contrat écrit clair - à
condition d'être suffisamment équilibré sur le plan
financier - à une aide apparemment gratuite qui cache en
réalité une opération de recueil d'informations
intéressant le proposant ;
- les diverses formes de
moyens électroniques de communications telles que messageries,
réseaux télématiques, télécopie,...
: ne pas enregistrer ou transmettre d'informations sensibles non
juridiquement protégées car l'accès sur les
réseaux est ouvert à tous sans contrôle et les
télécopies ne permettent pas de connaître
l'identité du correspondant ni de récupérer un
envoi mal aiguillé (risque accru d'erreurs avec les
numéros abrégés) ; prendre garde à la
nature et au nombre de questions posées à une banque de
données, qui peuvent être connues par autrui en cas de
piratage, les serveurs les gardant en mémoire ; ne pas
présenter de logiciels non protégés par un
dépôt (cf. 4.) à un concours organisès par
un serveur pour constituer un kiosque éventuellement comparatif ou
évaluatif.
Ces recommandations pourront paraître contraignantes à ceux qui seraient poussés à croire que ces mésaventures n'arrivent qu'aux autres. Mais il est nécessaire, face aux risques de détournement dont peut être victime de nos jours la recherche scientifique et technique, de réagir comme on le fait en matière d'assurance : on n'attend pas que le sinistre survienne pour s'assurer. Souhaitons que le contenu de ce guide puisse inciter et aider chacun de vous à mieux mettre en oeuvre les règles du jeu applicables au monde de la science et de la technologie. Cette démarche vous permettra de vous faire encore mieux respecter par la communauté scientifique planétaire ; elle contribuera de surcroît a faire gagner la France dans le contexte de concurrence internationale exacerbée ou nous nous trouvons et a la placer dans une situation renforcée.
Dernière mise à jour le 10 août 1996